Le Ranch Génital

Elle avait dû payer de son corps pour glaner de précieux renseignements auprès des indigènes de l’île. Ce qui lui permit de mettre le doigt sur l’emplacement d’une ferme d’expérimentations ultra secrète. La multinationale Globax était dans le collimateur des ONG depuis longtemps pour ses pratiques bafouant tout respect de la dignité humaine et de l’environnement. Et mettre au grand jour les expérimentations douteuses d’une de leurs filiales agroalimentaires lui permettrait à coup sûr de se faire un nom dans le journalisme d’investigation.

Après avoir cisaillé quelques grillages et s’être faufilée dans des buissons épineux, non sans quelques égratignures, puis avoir manqué de se faire saillir par un taureau en traversant un enclos de bétail, elle arriva enfin aux pieds d’un énorme hangar, sobre et simplement orné d’un numéro. Le hangar 69. En le longeant discrètement sur plusieurs dizaines de mètres, elle trouva enfin une faille : une porte laissée ouverte par un employé qui était en train de charger des cartons dans un camion. Elle jeta un oeil furtif à l’intérieur, le champs était libre. Elle se faufila rapidement dans un couloir sombre et arriva dans une grande serre tropicale. Malgré sa tenue légère, un mini short et un débardeur, elle fut saisie par la chaleur et la moiteur de l’air ambiant. De fines gouttes de sueur perlaient sur ses jambes. Grâce à la végétation très dense qui poussait là, elle progressa en toute discrétion jusqu’à un escalier en spirale qui menait à une pièce vitrée qui surplombait la serre.

Par chance, il n’y avait personne dans ce qui semblait être un laboratoire. Plusieurs tables se succédaient, encombrées d’appareils et ustensiles en tous genres, pour arriver jusqu’à un recoin plus sombre et uniquement éclairé de petites lumières violettes. Elle y découvrit de grandes jardinières noires où poussaient d’étranges plantes ressemblant à des pieds de tomates. Elle approcha de l’un des fruits étranges qui pendaient sur ces longues tiges. Ses sourcils se froncèrent de stupéfaction lorsqu’elle réalisa qu’elle était en train de contempler une vulve, pulpeuse et humide, qui ornait fièrement le fruit rond et juteux. Elle frôla un autre de ces fruits par mégarde et la plante entière se mit à frémir en émettant un gémissement de plaisir long et sourd. Rouge de confusion, elle se ressaisit pour prendre des photos de cette curieuse hybridation, ne perdant pas de vue son but premier d’investigation. Puis au moment de ranger son appareil dans sa poche, elle sentit quelque chose frôler son épaule. Elle tourna la tête et vit un gland turgescent se frottant sur le haut de son bras nu. « Espèce de pervers ! » cria-t-elle en donnant un violent coup de coude vers l’arrière. Mais elle ne toucha que du vide et, déséquilibrée par son mouvement infructueux, tomba à terre.

La joue collée au sol, un peu sonnée, elle ouvrit les yeux. Nul scientifique libidineux dans les parages, seulement une espèce de grosse limace ressemblant étrangement à un pénis et rampant vers elle à bonne allure, ondulant sur toute sa longueur comme une chenille. Ses veines gonflaient à chaque ondulation et venaient grossir davantage la turgescence du gland qui lui faisait office de tête. Horrifiée par le spectacle, elle resta tétanisée au sol quelques instants, laissant le temps à la limace lubrique de venir s’immiscer entre ses lèvres et d’y envoyer aussitôt une rasade de sperme. C’en était trop, elle reprit ses forces d’un coup et saisit l’engin pour l’envoyer se fracasser dans un étalage d’éprouvettes. Elle se releva et courut avec affolement, tout en crachant la semence qu’elle venait de recevoir dans la bouche. Elle se précipita vers la première porte venue, un sas battant qui donnait directement sur un mirador étroit. Elle n’eut pas le temps de freiner sa course et valsa par dessus la rambarde, faisant une chute de trois ou quatre mètres.

A son réveil, elle ne distinguait que des formes floues. Ses yeux étaient tout collés et englués. Puis elle sentit quelque chose frétiller à l’intérieur de sa bouche et déverser un liquide épais. « Non, pas encore ! » pensa-t-elle. Elle se redressa rapidement et cracha le membre et la semence qui allait avec. Elle avait plusieurs limaces collées dans le dos, ce qui avait dû amortir sa chute et lui éviter de belles fractures. Elle s’essuya les yeux pour retrouver une vision normale. D’autres créatures génitales étaient coincées dans les ourlets de son mini short, essayant de se frayer un chemin vers son pubis. Heureusement, sans succès. Une autre encore était en train de se décharger sous son débardeur, entre ses deux seins. Elle s’empressa d’extirper une à une ces verges intrusives puis baissa le regard, un peu hagarde. Plusieurs sexes rampants étaient en train d’aller et venir entre ses deux pieds nus, giclant à tout va sur ses orteils et ses chevilles. Ses bottes s’étaient déchaussées dans la chute. Elle regarda autour d’elle, elle était dans une immense salle qui occupait la majeure partie du hangar. Au sol, rampaient des milliers de ces créatures. A perte de vue, sur une surface équivalente à trois terrains de foot. Terrains de foutre, devrait-on même dire. La jeune reporter alla se plaquer contre une paroi où elle serait moins à découvert. En observant mieux, elle découvrit qu’il y avait également des limaces femelles, ornée d’un vagin sur le dos et ondulant de la même manière que leurs congénères mâles. D’ailleurs beaucoup étaient en train de copuler ça et là, les limaces-pénis allant et venant dans les limaces-vagins. En continuant de promener son regard sur cette multitude grouillante et gluante, elle aperçut même des limaces-vulves en train d’accoucher de plus petites limaces, qui aussitôt se mettaient à ramper comme leurs parents. C’était un élevage d’organes génitaux vivants, complètement autonomes et se reproduisant à vitesse grand V. Elle prit un maximum de photos et remit ses bottes, remplies de sécrétions en tous genres. Elle aperçut une petite grille d’évacuation dans le sous-bassement du mur d’en face et courut pour l’atteindre en catimini, écrasant au passage un bon nombre de sexes rampants. Elle tira de toutes ses forces sur la grille, qui céda sans problème. L’ouverture donnait sur une gaine dans laquelle se déversait le surplus de sécrétions. Elle s’y jeta et arriva dans un watergang nauséabond.

A bout de souffle et empoissée de liquide séminal des pieds à la tête, elle se cacha derrière un buisson. Elle y resta un long moment pour rester à l’abri des regards des employés qui allaient et venaient aux portes du hangar. La jeune femme tentait de remettre de l’ordre dans ce qu’elle venait de vivre et de comprendre cette hallucinante découverte. Pourquoi un tel élevage? Dans quel but? Puis son regard s’attarda sur les déambulations des hommes de service, et plus précisément sur les cartons qu’ils chargeaient dans les camions. Et ce fut l’illumination. Sur certains cartons, on pouvait lire : « saucisses ». Et sur d’autres : « escalopes ». Pour sûr, elle le tenait son scoop !


Nouvelle : François Harzak
Collage : Flore Kunst

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